CULTURE - Evoquée depuis près de deux ans, la relocalisation des artistes qui occupent depuis 2002 une partie des 34 000 m2 de la friche
RVI (Lyon 3
e), s’est soudainement précisée, mardi matin.
Lors d’une conférence de presse convoquée en urgence, les adjoints à la Culture et à l’Urbanisme de Lyon et le
maire du 3è ont annoncé que les occupants devaient quitter les lieux d’ici le 31 juillet pour laisser place à un « projet urbain d’intérêt général ».
Pour reloger les quelques 400 artistes et leurs tonnes de matériel, ils ont proposé un nouvel espace temporaire : le bâtiment Lamartine, mitoyen du terrain de sport Vivien-Foé dans le
3
è, bien plus petit (3500 m2) et libre seulement à partir de septembre.
« Une solution pas acceptable car pas viable et un calendrier irréaliste » rétorquent les
occupants de la friche, informés la veille au soir de
cette proposition qualifiée d’ « impasse »…
La scène ne manque pas de piquant. Agglutinés devant la mairie du 3e arrondissement de Lyon où va se tenir une conférence de presse scellant leur sort, plusieurs dizaines
d’artistes de la friche RVI commentent la nouvelle. La veille au soir, la mairie de Lyon leur a annoncé qu’ils doivent quitter la friche fin juillet pour être relogés, en septembre seulement,
dans un espace 5 à 10 fois moindre (comme dans toute bonne manifestation, la bataille des chiffres fait rage). « Cela manque de sérieux ! Ils ont été incapables de traiter le dossier
de notre relocalisation. Depuis 8 mois, on est sans contact avec la Ville et ils nous annoncent hier un lieu trop petit et inadapté. A croire que ce sont de vrais amateurs… », lance
la bande bigarrée d’artistes et de squatteurs, pour certains très jeunes, look baba cool, le visage peint ou les cheveux en dread locks.
Les « amateurs » en question portent costume-cravate et attendent avec une certaine nervosité les journalistes dans une salle de la mairie du 3e pour expliquer
la solution décidée et le calendrier imposé. Rappelant la « règle du jeu initiale » : « la convention d’occupation par les artistes était valable tant qu’il n’y avait
pas de projet pour le lieu », l’adjoint à l’urbanisme Gilles Buna explique que les occupants doivent désormais laisser la place à « un projet urbain d’intérêt
général ».
Ce projet comprend « un campus de l’alternance et des métiers » formé autour de la SEPR, Société d’enseignement professionnel du Rhône, un jardin public, des logements
étudiants, un stade et une bibliothèque. La SEPR devant ouvrir ses portes sur le site des anciennes usines RVI à l’horizon 2012, le calendrier est désormais serré. Pour que les
travaux commencent début 2011, les sondages et études préalables doivent être effectués cet été, les artistes doivent donc libérer les lieux au 31 juillet.
Le maire de Lyon s’étant engagé avant sa réélection à reloger les artistes, « on a beaucoup travaillé ces 18 derniers mois pour trouver un espace aux
artistes » enchaîne l’adjoint à la Culture Georges Képénékian qui assure que la Ville a « une vision positive de ce qui s’est fait à la friche RVI » et souhaite
« prolonger ce travail ». Mais comment reloger 120 artistes occupant 18 000 m2 (estimations Ville de Lyon) voire plus de 400 artistes permanents déployés sur
plus de 25 000 m2 (chiffres Friche RVI) ?
« C’est sûr, on ne peut pas trouver de lieu unique aussi vaste » concède l’adjoint à la Culture, manifestement embarrassé. Il annonce donc que le lieu choisi pour le
relogement, les 3500 m2 du bâtiment Lamartine, « ne résume pas toute la proposition que nous formulons aujourd’hui ». C’est pourtant la seule partie de la proposition
clairement formulée ce jour-là. Pour le reste, l’adjoint assure « poursuivre la recherche de nouveaux lieux complémentaires de cet espace » et évoque Tarare ou la
vallée du Giers, où les élus souhaiteraient accueillir des artistes. Mais rien de tangible pour une solution censée intervenir… fin juillet ! Alors pour pallier ce problème de
superficies, l’adjoint estime qu’« il faut sans doute réorganiser la vie des artistes différemment » : densifier, mutualiser, et vraisemblablement – même s’il
n’a pas prononcé le mot - sélectionner.
Mais le maire du 3e arrondissement ne prend pas les précautions oratoires de son collègue : « qu’on garde les artistes qui produisent et ont un projet, qu’on
se débarrasse du reste ! » Thierry Philip ne cache pas, en effet, son irritation face aux « gens qui ne respectent pas les règles, pissent sur le trottoir et
empêchent les riverains de dormir ». Pour lui, il est donc clair que seuls les occupants qui ont présenté un projet (19 projets impliquant la majorité des artistes de la friche ont
été déposés il y a près de deux ans à la Ville) sont concernés par le relogement, et devront signer une convention engageant clairement leur responsabilité sur le bâtiment Lamartine, sis sur
son arrondissement. Et pas question d’en accueillir d’autres en cours de route, comme c’est souvent le cas à la friche RVI, règne de l’autogestion un peu bordélique.
Pour les occupants de la friche RVI, l’imposition de règles et de cadres dans un lieu clairement « trop petit » ou, à terme, éclaté sur plusieurs sites, est
« inadaptée au projet friche RVI ». « La mairie n’a pas pris la mesure de ce projet-là, c’est beaucoup plus que des ateliers d’artistes ! C’est un lieu de création
libre et alternatif, un multi croisement de points de vue sur l’art et la vie, un laboratoire de la société civile… » estiment-ils, invitant le public à visiter la friche tous les
mercredis à 14h. De plus, la proposition de la Ville présente un écueil pratique majeur : que faire entre le 31 juillet et le mois de septembre de tout ce matériel entreposé à la friche
RVI, décors, costumes, matériels d’enregistrement, etc. A un moment où de nombreux artistes, notamment du spectacle vivant, sont en pleine saison de festivals ? « On va trouver
des aménagements… » promet l’adjoint à la Culture, pour le moins évasif. « On est dans une forme d’impasse » constatent les occupants de la friche RVI qui
n’excluent pas que « ça tourne au squat… » Un retour à la case départ ?
Anne-Caroline Jambaud
Comment reloger 120 personnes (selon
la Mairie, 400 selon les résidents) reparties sur 34 000 m2 (selon les résidents, 18 000 selon la Mairie) dans un nouvel espace de 3 500m2 ? C’est le pari un peu fou tenté par la Ville
de Lyon pour déplacer les artistes qui occupent, depuis 2002, la Friche RVI, perdue au fin fond de l’avenue Lacassagne.
On en parle depuis deux ans, mais aujourd’hui, le calendrier s’affine. Au 31 juillet 2010, les artistes, activistes politiques et squatteurs en tout genre devront quitter la Friche RVI prêtée
temporairement par la Ville en 2002 à quelques collectifs rapidement dépassés par l’afflux de nouveaux résidents. Pour expliquer cet empressement, les élus mettent en avant un ensemble de
problématiques : la vétusté du site, l’amiante, les risques d’accidents, le voisinage mécontent… Mais ce qui accélère véritablement cette relocalisation, c’est sans nul doute la mise en place
d’un campus de l’alternance et des métiers qui devrait ouvrir ses portes en septembre 2012 avec une extension pour la SEPR (Société d'Enseignement Professionnel du Rhône), la création d’une
bibliothèque, d’un gymnase, d’un espace vert, de logements étudiants… Mais voilà, le Maire de Lyon, Gérard Collomb, avait promis de trouver un nouveau lieu de résidence aux « frichards »
avant expulsion.
Crise du logement
Pour Georges Képénékian, adjoint à la culture, les porteurs d’un projet artistique identifié seront installés dans un nouveau lieu, le bâtiment Lamartine, une ancienne usine mise aux normes,
à côté du stade Marc-Vivien Foé toujours dans le 3e arrondissement. Une solution encore une fois provisoire, puisque le site devrait, à terme, céder sa place à une extension du terrain de
foot.
« On nous offre des miettes par rapport à ce qu’est la Friche , tempête Idriss, un des nombreux musiciens qui répète au cœur de l’ancienne usine. Ça fait deux ans qu’ils sont sur
le projet et on nous propose, au denier moment, 3500 m2 pour loger 400 artistes. C’est du foutage de gueule ! ».
L’adjoint au maire, conscient de ce problème d’espace, ne peut proposer une solution unique pour héberger les artistes et leurs ateliers. Pour lui, il sera indispensable pour les collectifs
présents à l’intérieur du nouveau bâtiment, de mutualiser l’espace et les moyens. Lamartine deviendrait essentiellement un lieu de création. D’autres palliatifs sont envisagés pour accueillir
les artistes qui eux utilisaient l’ancienne usine comme un site de stockage. Des discussions avec le maire de Tarare seraient par exemple engagées pour accueillir une ou plusieurs compagnies.
Georges Képénékian rappelle également que bon nombre d’artistes n’ont pas d’accès à cette gratuité et paient une location pour leur travail : « La vie culturelle et émergente à Lyon ne se
résume pas à RVI. C’est une belle aventure dont nous poursuivons l’essentiel, les fondamentaux, dans un nouveau bâtiment ». Mais les « frichards », gardiens de cette «
aventure », ne limitent pas seulement l’usine à ses murs. « C’est dans cette friche, au contact d’autres artistes d’autres disciplines, que l’on trouve notre inspiration , revendique
le chanteur togolais Peter Solo. C’est une question spirituelle. On veut un lieu qui porte une âme ».
« Qu’on garde les artistes qui produisent et qu’on se débarrasse du reste ! »
Pour définir qui aura accès au bâtiment Lamartine parmi ce foisonnement d’individus, les élus s’appuient sur 19 projets proposés il y a un peu moins de deux ans par des collectifs de la
Friche. Les nouveaux entrants seront donc contrôlés et devront être identifiés en signant une convention. Un bien pour Thierry Philip, maire du 3e arrondissement, soucieux des problèmes de
voisinages engendrés par les résidents. « Qu’on garde les artistes qui produisent et qu’on se débarrasse du reste », déclare-t-il, agacé. Un agacement qui devrait s’amplifier
dans les semaines à venir, les « frichards » ne semblant pas vraiment se contenter des solutions proposées. Le premier impératif demeurant de trouver un toit entre la fermeture de l'ancienne
usine RVI le 31 juillet 2010 et l’ouverture, un mois plus tard, du bâtiment Lamartine.
Mickaël Draï